Le Yeun Elez est une large dépression située au cœur des Monts d'Arrée, en Bretagne. En breton, yeun est une variante courante de geun, marais.
Ancienne zone de marécage, ce qui alimentait les légendes et fournissait avec la tourbe un source de revenus non négligeable.
Ses origines géologiquesTaillée dans un noyau granitique de forme ovoïde, témoin d'une pénéplanation très ancienne à l'ère primaire suivie d'un resoulèvement à l'ère secondaire, contre-coup des plissements pyrénéen et alpin, cette dépression est cernée sur trois côtés par des Roc'hs (Mont Saint-Michel de Brasparts, Ménez Kador (ou Tuchenn Gador), Roc'h Trevezel, Roc'h Trédudon) et ouverte vers l'est. Son altitude est d'environ 250 mètres.
Il est pratiquement certain qu'en des temps très lointains, l'Arrée fut totalement boisée : on a trouvé encore dans le Yeun Elez d'énormes chênes pétrifiés et ensevelis, ainsi que des bouleaux fossiles à l'écorce bien conservée.
Une terre de légendesLe légendaire local situait au cœur des tourbières un marais sans fond, le Youdig, l'une des portes des enfers : « On dirait, en été, une steppe sans limites, aux nuances aussi changeantes que celles de la mer. On y marche sur un terrain élastique, tressé d’herbes, de bruyères, de jonc. A mesure qu’on avance, le terrain se fait de moins en moins solide sous les pieds : bientôt on enfonce dans l’eau jusqu’à mi-jambes et, lorsqu’on arrive au cœur du Yeun, on se trouve devant une plaque verdâtre, d’un abord dangereux et de mine traîtresse, dont les gens du pays prétendent qu’on n’a jamais pu sonder la profondeur. C’est la porte des ténèbres, le vestibule sinistre de l’inconnu, le trou béant par lequel on précipite les « conjurés ». Cette flaque est appelée le Youdig (la petite bouillie) : parfois son eau se met à bouillir. Malheur à qui s’y pencherait à cet instant : il serait saisi, entraîné, englouti par les puissances invisibles ».
Cette croyance s'explique probablement par les phénomènes naturels constatés par les Anciens: feu follet, feux de tourbe « spontanés » (provoqués en fait par la foudre qui mettait le feu à la végétation recouvrant la tourbe) durant plusieurs mois et que seul un épisode pluvieux important parvenait à éteindre (en 1917 par exemple, une énorme étendue du marais fut la proie des flammes, mais d'autres incendies de longue durée se sont produits en 1926 par exemple, ou plus récemment en 1968) ; disparition inexpliquée de personnes qui s'embourbaient dans le marais après s'y être perdues en raison du brouillard qui recouvre fréquemment la région ou tombaient dans le trou d'une ancienne tourbière. On entendait même les démons hurler la nuit : les ornithologues soupçonnent que les légendes concernant les hurlements sortant des « Portes de l’enfer », situées dans le Yeun Elez, s’expliqueraient par la présence à l’époque de butors (butor étoilé). Cet oiseau de la famille des hérons a un chant particulièrement sonore de corne de brume à l’époque de la reproduction et sa présence est attestée, mais par un seul témoignage crédible, dans le Finistère au XIXe siècle.
François Ménez a écrit dans un texte daté de 1927 :« Ce qui ajoute encore à la tristesse du marais, c'est (...) le brouillard qui s'épaissit le soir sur les roseaux; c'est la plus fine qui tombe, tenace (...), ensevelissant sous son ombre grise les monts. Il n'est guère de lieux en Bretagne où l'homme se sente davantage en proie aux forces aveugles de la nature. (...) On imagine ce que devait être dans ces solitudes la vie des pâtres de l'Arez au temps des tenures collectives et des transhumances ! On comprend la terreur qui devait les étreindre quand, de la chapelle, ils regardaient la nuit tomber. Le Yeun devait leur apparaître comme le vestibule de l'Enfer, où les âmes des défunts viennent roder à la nuit tombante. »
Ce sombre marécage désolant et inquiétant explique les nombreuses autres légendes concernent le Yeun Elez et les montagnes qui l'entourent : selon la tradition,
l'Ankou, faucheur de vies (voir le conte « Veig Richou, le pillaouer de Loqueffret » transcrit par René Trellu) y rôde (des vieilles personnes de la région étaient encore récemment terrorisées lorsqu'elles entendaient le grincement caractéristique des roues de sa charrette et le bruit de chaînes annonciateur d'un décès imminent dans une maison du voisinage).
Les Korrigans, qui appartiennent au légendaire celtique, dansent le soir sur la lande.
La légende du « Veneur infernal » met en scène le seigneur de Botmeur avec le diable et donne une explication très particulière de la cuvette du Yeun Elez.
Les prêtres exorcistes emprisonnaient les démons dans le corps de chiens noirs et précipitaient ces derniers dans les eaux noires du Youdig. Cette légende a été reprise par François Abgrall dans le conte « Len-ar-Youdic», où l'auteur, jeune écrivain de Botmeur, reprend un récit qu'il a entendu raconter lors des veillées dans les chaumières de son village pendant les années 1920. René Trellu, instituteur à Commana à partir de 1919, en a collecté de nombreuses autres jusqu'à sa mort en 1973).
Dès la fin du XIXe siècle,
Anatole Le Braz avait collecté des récits légendaires, en voici un exemple puisé dans un autre livre du même auteur:
« Youdic (petite bouillie) est une de ces appellations qui rendent à merveille la chose qu’elles désignent. A mesure que nous approchons de ce point du marais, le terrain se fait de moins en moins solide sous nos pieds. Les couches du détritus végétal sont, dans cette partie, encore tout imprégnées d’eau ; nous y enfonçons parfois jusqu’à mi-jambes. Après bien des tours et des détours, nous arrivons au cœur du Yeun. ; là s’étale une flaque verdâtre, d’un abord dangereux et de mine traîtresse. C’est la porte des ténèbres, le vestibule sinistre, le trou béant où l’on précipite les « conjurés ». Dès qu’on les y a lancés, il faut se coucher à plat ventre sur le sol et se boucher fortement les oreilles. Car un tremblement formidable secoue aussitôt les entrailles du Marais et d’horribles clameurs déchirent les airs. On attend, avant de se remettre en route, que le « sabbat » ait pris fin. Puis on se sauve au plus vite, en se donnant bien garde de tourner la tête pour regarder derrière soi. Malheur à qui enfreindrait cette règle. Des bras invisibles s’attacheraient à lui et l’attireraient dans les profondeurs invisibles.
De même, si en traversant le Yeun, vous voyez « bouillir » l’eau du Youdic, hâtez-vous de fuir, sans chercher ce que cela peut être. Les imprudents qui se sont laissés aller à un mouvement de curiosité en ont été cruellement punis ; on n’a plus entendu parler d’eux. Il n’est pas rare que le silence de la nuit soit troublé par des abois furieux, comme des chiens qui s’entre-déchirent. C’est la meute des conjurés qui « fait des siennes ». Mais alors, au-dessus de la chapelle Saint-Michel qui couronne le mont, une lumière subite resplendit, et l’on voit apparaître dans cette auréole la forme gigantesque de l’Archange exterminateur. Il abaisse son glaive vers le Yeun, et tout rentre dans l’ordre. « La profondeur du Youdig atteignait deux mètres et demi et plus d'un animal égaré ou même d'un berger y a disparu enlisé » affirme Louis Gallouédec.
« Sant Mikêl vraz a oar an tu d’ampich ioual ar bleizi-du » (« Le grand saint Michel sait la manière d’empêcher de hurler les loups noirs ») »
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Anatole Le Braz, Les saints bretons - 1893Gustave Toudouze en 1900 décrit ainsi le Youdig :« Il fallait (...) un guide habile que lui pour permettre d'explorer les abords de ces dangereuses nappes verdoyantes, gazon trompeur, croûte solide en apparence, sous laquelle tremblait l'abîme traitre de ces marais de Ieun Elez ou Saint-Michel, que les gens du pays nomment ioudic, "petite bouillie", un nom qui caractérise exactement ces perfides fondrières. »
Ernest du Laurens de la Barre, dans « Le veneur infernal » fait un récit légendaire de la création de la cuvette du Yeun Elez et de la chapelle qui surmonte le Mont Saint-Michel de Brasparts.
Aujourd'hui encore,
des cérémonies druidiques sont organisées sur les rives du lac réservoir de Saint-Michel, par exemple lors de la cérémonie du nouvel an celte, car il associe deux éléments fondamentaux: la forêt et l'eau et constitue un cadre idéal pour la cérémonie.
Le Yeun Elez inspire de nombreux poètes et romanciers contemporains: Xavier Grall a écrit des poèmes qui lui sont consacré, par exemple « Marais de Yeun Elez ». Jean-François Coatmeur a écrit un roman policier intitulé La porte de l'enfer dont l'action se déroule dans le Yeun Elez". Jacques Caouder a publié L'Evadée de Brennilis" et Michel Dréan Yeun Ellez Blues". Un épisodes de la série de bande dessinée Spirou et Fantasio paru au milieu des années 1970 s'y déroule, autour du thème de l’Ankou et de la lutte contre l'installation de la centrale nucléaire[19]. Les Sonerien Du raconte également la légende de la naissance de Yeun, dans leur chanson Ellez et Yeun.
Un milieu naturel très particulierLes tourbières proviennent de la décomposition anaérobique des végétaux en milieu acide saturé d'eau stagnante en permanence où seules quelques plantes, en particulier des sphaignes, des algues, des molinies (surtout la molinie bleue, ar flanch, herbe ressemblant à de l'alfa), de la myrte des marais (ou piment royal, aleg mors, à l'odeur pénétrante), l'osmonde royale (une variété de fougères qui est protégée), l'œnanthe safranée, le peucédan des marais, etc.. peuvent pousser.
Les tourbières jouent un rôle d’éponge et stockent d’énormes quantités d’eau qu’elles restituent ensuite lentement vers les rivières. Elles constituent ainsi un précieux écosystème où vivent également de frêles carnivores comme la drosera anglica ou la grassette du Portugal.
Les tourbières du Yeun Elez, situés au fond d'une cuvette granitique entourée par les hauteurs de l'Arrée forment un marais spongieux d'environ 1500 hectares où les eaux abondantes liées aux abondantes précipitations et collectées par le bassin supérieur de l'Ellez stagnent en raison de la faible pente. La tourbière est dite vivante tant que l'humidité est suffisante pour que la tourbe se forme à partir des sphaignes dont la sphaigne de la Pylaie, des chaméphytes qui s'y développent. L'empilement successif de ces végétaux en décomposition provoque un exhaussement naturel de la tourbière qui devient progressivement morte : la bruyère callune est la principale plante qui s'y développe alors formant une prairie maigre et pauvre, modifiée par l'intervention de l'homme et des animaux. Par le drainage (création de profonds fossés pour accélérer le processus naturel d'évolution de la tourbière et gagner des terres agricoles exploitables), par les incendies périodiques (souvent provoqués par l'homme et qui ravagent surtout la périphérie du marais, car ils sont naturellement arrêtés par l'humidité dans la partie centrale), par l'exploitation de la tourbe et enfin en raison de l'ennoiement à partir de 1936 d'une partie du marais sous les eaux du réservoir de Saint-Michel (un tiers des tourbières est ennoyé), l'homme a considérablement modifié le milieu naturel, surtout au cours du XXe siècle.

La bruyère callune pousse en abondance dans les tourbières

Linaigrette avec ses fleurs ressemblant à celles du coton
Source: Wikipedia